On reste chez soi

ALGER Al-Djazaïr By Halim FAIDI

Quelque part entre Pékin et Johannesburg, subsiste un ancien royaume, dont la cité, fondée sur une colline abrupte, s’érige au bout d’une des plus belles baies du monde. Alger, coeur de méditerrannée, El-djazaïr qui veut dire les petites îles ou plus précisément les groupes d’îlots. Difficile à imager en langue française. L’arabe, fort en verbe, propose la précision d’un seul mot pour désigner le pluriel des pluriels. Sois le bienvenu.

L’ALGEROIS

Je ne suis pas né architecte mais Algérois, une qualité suffisante pour te raconter ma ville car quand tu es d’ici, tu es indissociable du décor et c’est la ville qui te décrit. Elle te forge. Elle te nomme et te détermine. Algérois, Ton langage est typique même si à la maison, ta mère te parle en berbère ou dans un arabe régional accentué. Tout te singularise. Ton allure, ton regard, ta tenue ou ton oiseau de compagnie. Quand tu marches dans la rue, tu adoptes le rythme du rameur, le torse bombé, oscillant de droite à gauche et relevant le pas lentement, comme si tu montais un escalier. La tête haute et l’expression faussement hautaine, tu es un «Bélda», un enfant du bled, un urbain, un gars civilisé comme on disait ici au siècle dernier. En réalité tu ne frimes pas, tu es juste un peu gonflé par le sentiment d’être le centre du monde et le coeur de la nation, ce qui te donne un air légèrement supérieur. Nous nous disons tous Algérois de souche, mais savons que personne ne l’est, ni Barberousse, ni sidi Abderrahmane, ni même moi, le diseur, le chantre vantard et le natif. Maintenant je le sais, alors si tu me demandes d’où je suis, je réponds que je suis un petitvillageois d’El-Biar, de Kouba, d’Hydra ou du Golf, un des quartiers perchés sur les nombreuses collines que constituait le site naturel avant l’urbanisation, le moteur et l’ascenseur.
Un Algérois, c’est quelqu’un qui vient nécessairement d’ailleurs. La capitale est à la fois le tremplin et l’aboutissement. Si tu avais habité la Casbah, on ne t’aurait jamais demandé ton origine, mais dans quel quartier de la cité tu habitais. C’était suffisant pour déterminer ta communauté et les métiers qui lui étaient réservés. Biskri, Jijélien, kabyle, Miliani, Constantinois ou Mozabite, tu devenais un «Dziri» radical, et c’est Alger qui allait désormais te hanter. La casbah nous habite tous, même ceux nés hors de ses murailles, y compris ceux qui ne l’ont jamais visitée. Elle porte en elle la synthèse de toutes les cultures régionales que propose sa population plurielle, comme si chaque pierre qui la constituait, invitait ceux qui l’arpentaient à l’adopter et à la faire sienne.

URBANISME & ARCHITECTURE

Avant 1830, je m’en souviens encore, Alger se concentrait sur la Casbah et ses faubourgs agrémentés de jardins cultivés et de petits palais de villégiature. Elle était reliée au territoire par des routes de commerce ponctuées de haltes souvent positionnées en des points d’eau. Je dis que je m’en souviens car ma mémoire est encore vivante lorsque les français débarquent sur la baie de Sidi Fredj pour soumettre ma ville par surprise, en passant par les terres, car elle était imprenable par la mer. Mais ça c’est une autre histoire. Très vite, les stratèges militaires décident de diviser la Casbah en secteurs pour mieux la contrôler et ancrer un règne qui durera cent-trente-deux ans durant lesquels la puissance coloniale érigera une ville moderne, qui sera classée seconde en termes de beauté par l’union internationale des architectes, en 1956, après Rio de Janeiro du Brésil.
Alger est particulière. Sa partie moderne datant de l’époque coloniale recèle le charme d’une ville européenne et le pittoresque d’une ville arabe. Elle est posée sur un site au relief souvent décrit comme violent dans les textes anciens de voyageurs ou de marins. Pour réussir cette prouesse, pendant qu’ils perçaient la ville ancienne, les français ont observé la casbah pendant près de quarante années pour comprendre les techniques d’implantation en relief très accidenté avant d’engager une stratégie «à la manière de...». L’avènement de la révolution industrielle n’a fait qu’accélérer le processus. Des percées coloniales dans la médina dont le baron Haussmann s’inspirera pour ouvrir Paris au milieu du XIXème siècle, donnant à Alger une seconde fois le statut de matrice pour constituer du tissu urbain moderne.
Entre les hauts et les bains, si tu es en voiture, emprunte les grands axes en gardant la mer comme repère général. Ça devrait être facile. Les boulevards ceinturent le relief et les places ponctuent le site tous les 500m. Mais pour bien découvrir la ville, fais confiance à tes mollets car Alger, véritable amphithéâtre maritime se marche et se traverse en escaliers urbains et en rampes. En haut les gradins, en bas la scène sur laquelle entre le port et le centre-ville, le métro et le tramway allègeront ton parcours et si parfois tu cherches à aller vite vers le haut des gradins, pour le même prix, le téléphérique t’offrira un panorama digne d’un décollage en douceur. Tu découvriras vite cette spécificité: les rues s’installent en banquettes, les unes au-dessus des autres, soutenant des immeubles qui eux-mêmes soutiennent des ponts qui relient d’autres rues qui elles-mêmes soutiennent des rampes, un peu façon casbah, et à chaque rupture dans le tissu, à chaque fois qu’on rencontre une dent creuse comme j’aime à dire, un nouveau panorama se donne au passant, offrant une « encore plus belle vue» sur la baie ouverte, le port et la mer. Il te faudra garder les yeux ouverts sur l’architecture. Souvent, tu te reconnaîtras dans le style d’une porte cochère ou une forge qui fait garde-corps sur un balcon. Les immeubles sont ici en dialogue permanent, transportant dans chaque détail, sur chaque modénature, un fragment de civilisation en un mélange savant d’orient et d’occident, fut-il Arabe.

LANGAGE

Si tu avais vécu ici il y a trois cents ans, tu aurais certainement parlé le Sabir. Peu importe que tu ais été Maltais, Hollandais, Italien ou Berbère, que ton père fût de la lignée d’un blond janissaire d’origine bosniaque ou descendant d’une belle rousse issue d’un vieux clan vandale, il te fallait un code minimal. Le Sabir, ou petit mauresque était un langage véhiculaire constitué d’un vocabulaire d’environ trois cent mots qui servait au commerce et à la communication de base dans toute la méditerranée occidentale. Si tu viens aujourd’hui à Alger, tu entendras sa dérivée, un langage mêlé de mots français, italiens, espagnols, arabes, berbères et que sais-je encore, certains probablement inventés ou transformés, ne gardant parfois que des phonèmes partiels de mots plus anciens. Bien que la grammaire de base reste l’arabe, ni un égyptien, ni un irakien ni un yéménite ne peut comprendre l’algérois, alors qu’un latin s’inscrira sans difficultés dans le contexte d’une discussion simple. Si dans une conversation, tu entends fuser des mots comme Toro, tomobile, lampa, forchetta ou t’berna, ne t’étonnes pas. Rien ici n’est fait pour te dépayser. Même la modernité n’a pas su s’affranchir de cette manie que nous avons à coloniser les mots venus d’ailleurs. Fotbal, ternet, madama, machina, fouteil, cascrot et gazouz sont désormais des mots d’ici, faits pour dire s’il en fallait toute la complexité que recèle notre ADN multiple et schizoïde. Ici, on parle relativement bien le français et l’Arabe classique mais on gère mieux l’Algérois qui se dit lentement, appuie sur chaque syllabe et force les zygomatiques pour donner sa forme à chaque mot avant de se soucier de son sens. Les doigts et les mains ne sont pas en reste. L’Italie du sud vient réclamer sa place dans mon argot, alors que l’Andalousie m’impose le port haut en élégance et l’attitude altière du toréador. Je suis la méditerranée. Toutes les sources me sont permises. Mon origine est plurielle et mon présent est singulier.

IDENTITE

Si je pouvais retirer ce qui reste de ce que je fus à travers les siècles, si je pouvais soustraire la fantaisie qui nourrit mon égo, mon reflet, l’Homme que je parais être, l’Algérois vu d’ailleurs, il resterait mes langues préférées, celles orales et celles écrites, ma part du rythme et celle de la danse. Il resterait mescontradictions, mon patriotisme contre ma soif d’ailleurs, mon regard révolté contre mes révolutions. D’autres ont essayé de me transformer. En vain. Ma formule est complexe, elle relève de la chimie des explosifs, à manipuler avec délicatesse : je suis un berbère africain, judaïsé, christianisé, latinisé, arabisé, islamisé, passé d’Homme libre – c’est mon nom générique– à indigène insoumis, surexploité, à nouveau libéré, par lui-même, puis encore éconduit, par lui-même, endoctriné, restreint et sous-étudié, indocile et avide d’irrévérence. Putain, Quelle Histoire. J’écris en français tout ce que je peux penser en arabe pour décrire mon rêve berbère. Ma mue se fait sur des mémoires floues. Les plus récentes ont dessiné ma dernière peau. Je ne me souviens ni des Phéniciens ni des Vandales. De Rome, j’ai retenu le vin et des Arabes la langue de ma foi. De l’Andalousie, il m’est resté le raffinement, la poésie et la douceur d’un arc qui chante. Le souvenir de la chute de Grenade est trop éloigné pour avoir cultivé ma rancoeur. De la France, il m’est resté un peu d’universalité et beaucoup d’amertume. La fraternité passe par l’égalité et les deux ne sont rien sans la liberté. De la France, j’ai accepté un héritage précieux - l’extension d’Alger, source de ma multipolarité et preuve s’il en fallait que j’existais bien avant la révolution industrielle et le colonialisme.

VÉGÉTATION

En général, l’européen a une vision réduite de l’Algérie et n’imagine même pas ce que lui propose une ville comme Alger. Mais il peut être rassuré car vu d’Amérique, d’Australie ou d’Asie, la vision est encore plus trouble. Beaucoup croient qu’en arrivant à Alger, ils seront en contact avec le sable du désert et un climat aride. J’aime l’idée de la surprise qui les attend dans la cité de mon enfance. Alger a cette particularité à receler un climat humide quasi tropical, je veux dire par là que tout y pousse. Lorsqu’après le débarquement, les français décident d’y établir un département, ils y mettent des moyens importants dans l’installation à l’est de la médina d’un jardin botanique sur une surface de 58 hectares. On fera venir des botanistes européens de très haut niveau pour créer, un parc et un arboretum qui portent encore le joli nom de jardin d’essais du Hamma. Régulièrement, on importera des souches végétales des quatre coins de la planète pour les adapter au climat si particulier de la région et réaliser ainsi une véritable pépinière de propagation des futurs jardins publics et privés qui donneront à la ville, à l’instar de sa population, son caractère diversifié et universel.

COULEUR

Alger fut blanche du temps où, avant les Français, après les Phéniciens et les Romains, la Casbah était marine. Bâtie après chaque destruction sur les ruines de sa grandeur, l’éclat de la chaux rhabillait les murs et la révélait telle que la vie s’y déroulait, scintillante, enivrante et plurielle. Le blanc dilate l’espace des ruelles exiguës et accentue les reliefs brisés d’une architecture qui ne peut se lire qu’à travers le contraste d’une ombre noire sous la fraîcheur de la brise marine. Les premières constructions européennes dans la première moitié du 19ème siècle étaient décrites en des murs en pierre appareillée ou dans une brique de terre cuite jaune, comme si on avait construit trop vite, imposant une culture ordinaire avant d’observer un monde local opposé, savant et intégré. Très vite, on optera pour l’homogénéité du blanc en repassant le tout à l’innocence opaline du neutre identitaire. Depuis peu, la réhabilitation du centre-ville a opté pour plus de neutralité dans un blanc pour les murs et un noir pour les forges et les volets de fenêtres. Tout le reste devient possible à rapporter.

PARCOURS

Pour le reste, je préfère te laisser sur ta faim, car ma ville reste l’animal sauvage que tu devras dompter et, une fois dressée, elle te surprendra. Si tu veux vraiment l’arpenter, prépare-toi à l’aventure. Ici, tout est possible. Le taxi peut être régulier, à la course, à la place comme il peut être appelé le «grand destin » comme on dit ici (Taxi Clandestin). L’Algérois conduit comme il marche et se gare où il peut, parfois où il veut. La régulation de la circulation se fait à l’ancienne et les policiers deviennent des chorégraphes, signant des figures inédites quand il faut désengorger un carrefour. A chaque coin de rue ou dans n’importe quel restaurant, entre deux tables, les rencontres sont possibles car les gens se parlent ici et se racontent la vie de tous les jours. Pas besoin de se connaître. Je te recommande tout de même deux parcours : le premier est terrien car il t’invite à découvrir ma ville de l’intérieur, le second est aérien car il t’invite à longer les crêtes. Allons-y ! En démarrant de la place Addis Abeba, longeant le palais du peuple, tu entres dans la rue Didouche Mourad par le musée du Bardo. Laisse-toi entraîner dans la descente par les vitrines de cette ancienne route marchande. Dans chaque ruelle transversale se cachent cafés, salons de thé, petits restaurants et pizzerias où les jeunes se rencardent pour fumer une clope et refaire le monde. Tu passeras par l’église du Sacré-Coeur que tu pourras confondre avec une centrale nucléaire si tu as de l’humour. Quand tu seras au niveau de la place Maurice Audin, tu reconnaîtras le tunnel des facs et verras au bout de la perspective un des bâtiments cultes d’Alger: la Grande Poste, monument néo-mauresque et icone d’un Alger moderne qui a décidé au début du XXème siècle de reconnaître un patrimoine local. Si tu continues tout droit, tu traverseras la rue Larbi Ben M’hidi, grand axe commerçant et culturel. Tu achèteras des livres à la librairie du tiers-monde et découvriras l’Art moderne local au MaMa (Musée d’Art Moderne d’Alger), anciennes galeries de France, reconverties il y a une dizaine d’années. En face, l’historial te racontera l’avenir de la ville et si tu as un creux, traverse et entre dans la rue de Tanger. Tu y seras accueilli dans un des petits restaurants populaires. Essaye le roi de la loubia, une pure merveille le midi. Si ton appétit n’est pas encore sollicité, continue ta ballade jusqu’au square port Saïd, ouvert sur la mer et bordé par Théâtre national (Ex-Opéra) et le restaurant mythique « le Tantonville » qui porte encore le nom d’une petite commune de Meurthe et Moselle et fondé par la famille du brasseur Tourtel. Tu es aux portes de la Casbah. Soit, tu vas vers la mer et tu arpentes les quais, les rampes et le port, soit tu vas droit devant toi. En traversant la rue Bab azzoun, tu es déjà dans le territoire de la médina. Dans les deux cas, tu aboutis à la place des martyrs, lieu central de la basse casbah et première grande percée coloniale réalisée dans les années 1830 par le génie militaire français. Entre dans la médina. N’hésite pas. Les gens y sont accueillants et très urbains. Ne t’attarde pas sur le côté délabré de certaines rues. Ce n’est pas une favela, mais juste une partie de nous-mêmes que nous avons encore du mal à reconquérir. Ton regard neutre percevra certainement ce que nous ne voyons plus. En redescendant, si vraiment tu as faim, essaye la pêcherie pour déguster la pêche du jour. Crevettes grillées ou rougets frits, oublie le régime car le poisson est bio. Si tu as fait tout ça, tu devrais obtenir ton premier degré en matière de ballade à Alger. Mais ce ne sera qu’une petite entrée en matière. Chaque rencontre t’enverra sur un nouveau parcours car la ville révèle chaque jour un lieu nouveau, comme s’il était secret et réservé. La ville t’apprivoisera.

PRECAUTIONS

Si tu viens à Alger, tu ne me regarderas plus jamais comme un oriental, car je n’en suis pas. Je relève plus de l’occident arabe. Tu ne sentiras pas pour autant mon arabité car je suis un créole méditerranéen, plus proche du Catalan que du Yéménite. Tu y trouveras un fond d’Afrique dans un décor européen et tu compteras trois mille ans de sang mêlé pour déchiffrer mon identité plurielle. Tiraillé entre la soif d’universalité et la tentation de n’être qu’une seule chose à la fois, je suis l’esprit d’Alger et Alger est mon corps.
Si tu viens à Alger, prépare-toi à y trouver une partie de toi. La ville te murmurera ses fables dans la langue de ton choix. Entre Cardo et Decumanus, elle te rappellera que quatre de mes ancêtres éloignés ont régné Empereurs Romains. Depuis le balcon de la basilique Notre Dame d’Afrique, tu te souviendras que cette partie du monde a donné trois papes berbères à l’église catholique, et si tu descends vers la mer en passant par l’ancienne synagogue et que tu approches la grande mosquée de la vieille ville, tu y découvriras gravées dans la pierre blanche les marques de la tolérance, réunies en symbole sur le fronton de l’édifice, une étoile à six branches, une croix et un croissant. Viens à Alger. Je partagerai mon corps avec toi car, qui que tu sois, d’où que tu viennes, tu comprendras en quoi tu es une partie de moi.

Halim FAIDI

ARCHITECTE - URBANISTE - SCÉNOGRAPHE
1er Prix National d’Architecture et d’Urbanisme 1992 – Mention Prix du Président de la République
1er Prix Cadet Tony Garnier – Paris 1990
Médaillé de l’Académie Française d’Architecture

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