Où sortir

Youcef Krache Youcef Krache

Déambulation enchantée dans les dédales d’Alger, par Mustapha Benfodil

Alger, Les Tagarins. « Tagara » comme l’appellent les Algérois. Il est un peu plus de 10h. Bob vissé sur le crâne, j’enfile mon sac à dos et hop ! Me voici d’attaque pour une petite randonnée urbaine comme je les aime. Je dois préciser que je suis un marcheur invétéré, d’autant plus que je suis irrémédiablement fâché avec la conduite automobile. Non, les bouchons, les concerts de klaxons, l’irritabilité à fleur de « pneu », très peu pour moi…Alors je marche, oui, beaucoup. Et quand mes pieds ne me portent plus, je saute dans la station de métro la plus proche. Heureusement qu’il n’y a pas encore d’embouteillages au sous-sol de la capitale.

Je suis fondamentalement du matin. J’aurais voulu sortir plus tôt en ce mardi estival mais j’étais retenu par des « obligations électroniques » (des mails qui clignotaient « urgent »). Je me jette donc dans la rue et reçois d’emblée un coup de massue solaire sur la figure. Eblouissement. J’hésite entre prendre le chemin Pouyanne qui descend vers le Telemly ou bien le boulevard Malika Gaïd qui monte vers El Biar. Finalement, je me décide pour la seconde option. Je marche environ cinq minutes en longeant le périmètre de l’hôtel El Aurassi avant de rejoindre la grande artère, je tourne à droite, en direction du Ministère de la Défense. Il doit faire dans les 35°. Mon t-shirt est déjà auréolé de taches de sudation. Et puis, je chausse des godasses qui rappellent les chaussures de chantier, en prévision des kilomètres que j’allais avaler. Surtout que la contrainte que je me suis imposée est : pas de taxi, pas de métro, pas de bus, pas de moto, que ma « BM Double pieds » comme moyen de locomotion.

Sous les remparts de Dar Es-Soltane

Je longe l’imposante charpente métallique qui trône impérialement sur la butte des Tagarins en prolongement du MDN. Je prends la rue Taleb Mohamed ; passe à proximité du Commissariat à l’Energie atomique. Me voici à présent devant le porche qui donne sur la Citadelle d’Alger, Dar Es-Soltane. Cette route est toujours coupée à la circulation. Le charmant petit tunnel qui ne manque pas de pittoresque est soutenu par un enchevêtrement de poutres métalliques. Curieux mélange de pierres parlantes et d’acier froid. On dirait une installation artistique. Je traverse la galerie et sa forêt de poutres et je tombe de l’autre côté sur un groupe de jeunes, des filles et des garçons, assis à même le sol et écoutant religieusement les explications d’un guide. Je poursuis ma route à l’ombre des vieux remparts. Au Palais du Dey, les travaux vont bon train. On s’évertue à restaurer cette ancienne forteresse turque érigée entre 1516 et 1591 par les Frères Barberousse, fondateurs de la Régence d’Alger. C’était au début une caserne des Janissaires, et à partir de 1817, elle devint résidence officielle des Deys, d’abord Ali Khodja ensuite le Dey Hussein. Fodil, un cadre technique qui supervise les opérations de restauration, m’a assuré que les travaux prendraient environ quatre ans « juste pour le Palais du Dey ». « Après, ça va être un musée ouvert à tout le monde. » Fodil n’est pas peu fier de préciser que « toutes les équipes qui travaillent sur ce chantier sont des entreprises algériennes ».

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© Moumen

Saha, Amar !

Je sors côté Serkadji. La prison a été fermée pour être transformée en musée. Je m’engage à droite, rue de la Victoire. Je m’engouffre dans le dédale des rues de la Haute Casbah par la rue des Maghrébins. Je débouche sur une place dont une partie a été transformée en parking. Sur un mur de la rue Larbi Triki se détache un portrait « street art » de Hassiba Ben Bouali. Entre échoppes, ateliers artisanaux et terrains de foot, l’histoire est, décidément, toujours à l’affût. Des gravats jonchent le site. L’action du temps sur la vieille ville me laisse songeur. Décombres et mémoire vive ; cendres, ruines et puissance du présent. J’enchaîne par la rue Ali Zerari et me retrouve à Sidi Ramdane. Un groupe de touristes admire la vue panoramique sur la baie depuis ce belvédère ; ils scrutent l’architecture de la médina et son tissu organique exceptionnel. En contrebas, des douirate effondrées rappellent l’urgence de s’occuper de la Casbah. A quelques pas de la fontaine de Sidi Ramdane : Le Repère, petit resto sympathique ceint d’une clôture de tiges de roseau qui lui donne du caractère. A l’intérieur, c’est plein de photos d’époque dont une grande affiche du film mythique La Bataille d’Alger (J’ai adoré le making of « politique » du film tel que raconté par Malek Bensmaïl dans son magnifique : La Bataille d’Alger. Un film dans l’histoire). Une forte odeur de poisson frit emplit l’atmosphère. Je sors dare-dare et me rafraîchis le visage à la fontaine de Sidi Ramdane. Je continue à dévaler les escaliers, recoupe la rue Sidi Driss Hamidouche. Je suis mon chemin jusqu’à la grande rue transversale qui mène vers le mausolée de Sidi Abderrahmane. C’est la rue Arbadji. Je pousse jusqu’à la Rampe Arezki Louni (ex-Rampe Vallée alias « Ronvali ») et je me retrouve à l’orée du jardin de Prague, ex-Marengo. Immense pensée à Amar Ezzahi qui nous a quittés le 30 novembre 2016, et dont ce jardin était une sorte de « khoulwa », un sanctuaire spirituel pour le mystique urbain qu’il était.

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© Moumen

Bab El Oued en travaux

Il est 11h passées. Je salue Simon Bolivar dont le buste luit au milieu du rond-point qui jouxte le lycée Okba. Magnifique perspective sur la mer depuis ce promontoire. Je descends par la rue Taleb Abderrahmane. En bas des escaliers, des mômes jouent au foot dans un espace grand comme un mouchoir de poche. Ils chantonnent : « Kilou batata, kilou mechemèche / Imène ou Omar fi Mercedes ». Trop mignon !... Je traverse l’avenue Mohamed Boukella (ex-rue de la Marne). Les immeubles de cette artère qui donnent sur le marché Nelson, aussi bien que ceux qui entourent la salle Atlas, sont enserrés par des échafaudages ; leurs façades sont protégées par de lourdes bâches de construction. Même topo au long du boulevard Mira, sur le front de mer. Il faut rappeler que Bab El Oued – mon quartier adoptif – a été lourdement frappé par les inondations du 10 novembre 2001 puis le tremblement de terre du 21 mai 2003 et, dernier coup en date, le séisme du 1er août 2014, si bien que le quartier n’en finit pas de panser ses plaies et compter ses IMR (immeubles menaçant ruine, une quarantaine au moins).

Qu’est-ce que j’ai noté, là, sur mon petit calepin ? Oui… « Fontaine de l’Espérance ». Il s’agit de cette fameuse sculpture arboriforme plantée au bord d’un bassin à jet d’eau au milieu du jardin Taleb-Abderrahmane, toujours à BEO. « Emblème de paix et de fraternité », la sculpture a été inaugurée le 7 juin 2010 par le wali d’Alger et le maire de Marseille. Je me pose là pour dix minutes de répit. Le jardin grouille de vie : bambins, mères de famille, jeunes, SDF, tout le monde vient y trouver refuge contre la canicule

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© Youcef Krache

 

Métro, boulot, plongeon

Je reprends mon bâton de pèlerin. Direction : la plage El Kettani (ex-Padovani). L’esplanade qui surplombe la mer offre une vue imprenable sur Bab-El-Oued. L’un des trois bassins formant les piscines El Kettani qui sont alimentés par l’eau de mer, est joyeusement pris d’assaut par des enfants. Une nuée de parasols s’entasse sur les rives de R’mila. « Les gens viennent de partout, de Bachdjarrah, El Harrach, Baraki… » me dit M.Labadi, médiateur à la municipalité de Bab El Oued et président d’une association locale de lutte contre la drogue. Il faut dire que depuis l’extension de la ligne du métro à la Place des Martyrs, cela a permis une plus grande mobilité à nos concitoyens de la banlieue qui peuvent désormais profiter de cette plage urbaine. A l’Est, c’est Bordj El Kiffan qui a la côte, avec ses anses et ses plages de proximité où on peut se rendre en tramway. Belle revanche sur les années maussades où l’on se privait des plaisirs balnéaires les plus basiques et les gestes récréatifs les plus anodins. On ne peut plus dire : « Alger tourne le dos à la mer » ;« gaspillage de soleil »… En témoignent justement ces quais de béton nu encore inachevés, squattés jusqu’au dernier carré.

Je poursuis ma déambulation dans le sens du Stade Ferhani sous le regard de Ronaldo figé dans un panneau publicitaire mondialisé. J’observe une halte devant une petite crique qui s’appelle Plage Eden, à l’entrée de Bologhine. Brouhaha festif en contrebas du muret qui borde la route. Des jeunes survoltés en short, torse nu et le teint hâlé, s’amusent comme des fous sur les rochers. Jeux d’eau et jets de rires. Ils me rappellent les héros juvéniles du film Loubia Hamra de Narimane Mari. Je suis impressionné par les maisons sur pilotis au fond de la crique, et qui manquent s’effriter. Comment font-elles pour tenir ?

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© Moumen

 

« Ni Mouloudia, ni USMA ! »

13h20. Pause-déjeuner au Séquoia, restaurant qui voisine avec le cimetière chrétien de Saint-Eugène. Je grignote de succulentes sardines farcies de « darssa » et avale cul sec deux verres de gazouz Hamoud Boualem blanche. Quand il me voit débarquer ainsi, brûlé par le cagnard, le visage rouge comme une crevette, Sid Ali, le patron, me lance : « Pose ton sac et va faire trempette ». Je lui demande comment il fait les jours de match, surtout lors d’un derby Mouloudia-USMA, son établissement étant niché à quelques mètres du stade Omar-Hammadi. « J’ouvre quand même, ma âla baliche bihoum » rétorque-t-il. « Et personne n’a intérêt à faire le mariole, sinon, el matrague. Il n’y a ni Mouloudia, ni USMA. Pas de quartier ! »

A partir de là, je reviens sur mes pas. Direction : Champ de Manœuvres-Belcourt. Je transite par Malakoff. Des palissades estampillées « Meditram » couvrent une placette décapée pour des travaux de réaménagement. Là aussi, ravalement de façades et grand ménage au profit des bâtiments alentour. Des ouvriers suspendus sont à la tâche. « Eskhana » lance un manœuvre. « Il fait chauuud ! » « Normalement, tous les 50 ans, ils refont les immeubles. R’chaw» fait-il remarquer, avant de se raviser. « Mais comment vont-ils faire en attendant ? Les gens vont habiter où ? Ghachi k’bir. Il y a trop de monde».

Je remonte par le boulevard Mira en égrenant les enseignes : El Kettani, Bastion 23, la plage de Qaâ Essour, l’Amirauté, Bab-Edzira, la place M’hamed El Anka….15h05. Halte réparatrice au café Tilimçani, place Hadj M’rizek. Je sirote mon breuvage vite fait. Je reprends des forces et traverse la Place des Martyrs. Celle-ci s’est refait une beauté, avec, à la clé, un site archéologique protégé par une grille adossée à la station de métro. Un panneau explicatif donne un aperçu des vestiges (de la période ottomane) découverts ici à la faveur de fouilles récentes : « Cette place était occupée par deux édifices majeurs : Bayt el-mâl et la mosquée El Sayyida » peut-on lire

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© Youcef Krache

Au nouveau théâtre municipal

Je continue sous les arcades de Bab-Azzoune jusqu’au TNA. L’ex-Opéra d’Alger est cadenassé de partout par des barres métalliques et sa façade est voilée. Ne subsiste qu’une longue affiche de l’ONDA : « Fêtons Algérien ». La place Mohamed Touri est elle aussi sens dessus dessous à cause des travaux, de même que le Square Port-Saïd. L’immeuble au-dessus du Tantonville connaît le même sort.

Je remonte la rue Ali Boumendjel. Je fais escale devant le nouveau Théâtre municipal d’Alger (ex-Casino). Pas de représentation au programme ; en revanche, plusieurs ateliers sont proposés (interprétation, mise en scène, écriture dramatique…). Au Mama, l’expo « Patrimoine pictural » est encore à l’affiche. Forte pensée pour Choukri Mesli, disparu le 13 novembre 2017. Je rentre ensuite à la Librairie du Tiers-monde. Ressors avec L’Etrave, le roman posthume de Nabile Farès, et deux Dib : Les Terrasses d’Orsol et Neiges de Marbre. Ah, et puis ce petit livre qui a piqué ma curiosité, sorti chez Barzakh : La Théorie d’Alger de Sébastien Lapaque. Des touristes prennent la pose sous la statue de l’Emir. A quelques pas en bas, sur la rue Asselah Hocine, encore un bâtiment éventré : l’hôtel Aletti

 

Quelle ville écrivent ces ouvriers suspendus ?

Décidément, de quelque côté que je me tourne, j’aperçois des hommes coiffés de casques affairés autour d’une bâtisse tels des chirurgiens du BTP. Impression d’un immense chantier à ciel ouvert. Et je me demande : à quoi ressemblera l’Alger post-échafaudages ? Quelle ville sont en train d’écrire ces ouvriers suspendus ? A noter que pas moins de 1579 immeubles anciens ont été programmés pour des opérations de rénovation pour la seule année 2018 selon des chiffres officiels. En outre, 1692 bâtisses ont été rénovées entre 2014 et 2017. Et il reste encore du boulot quand on sait que le parc total de bâtiments nécessitant intervention compte quelques 14767 édifices recensés par la wilaya d’Alger. J’avoue que cette attention des pouvoirs publics me rassure. Même la « Maison Hantée » (Raïs Hamidou) a été retapée à neuf, c’est dire…(quoique je regrette un peu – je l’avoue – l’ancienne carcasse). Oui, ce vaste chantier me rassure même si j’ai du mal parfois à me faufiler sous les échafaudages. Je me dis que la préservation de tous ces vieux « immeubles de rapport » qui sont si caractéristiques de Bab Azzoune, de Bab El Oued, de la rue Larbi Ben M’hidi, du boulevard Amirouche, de la rue Hassiba, de la rue Didouche…. constitue un enjeu identitaire pour Alger. On ne peut que s’en réjouir, surtout quand on regarde le massacre en règle de quartiers entiers de la capitale. Depuis que je sors de chez moi, je ne vois que des villas coloniales abattues, des maisons de maître sacrifiées, avec jardins et arbres centenaires, pour laisser la place à des buildings sans âme et des tours au goût architectural le plus souvent douteux. Le tout sans laisser le moindre centimètre de foncier respirer. Et cette tertiarisation des quartiers résidentiels se voit partout : au Telemly, à El Biar, à Hydra, au Golf, à Ben Aknoun…"A Kouba, une maison sur quatre affiche un permis de démolir" me disait un jour l’architecte Hasna Hadjilah. C’est l’autre face de ce gigantesque chantier qui est en train de transformer le visage d’Alger.

A une terrasse de café près de la Grande-Poste, je me vois héler par une voix amicale au timbre éraillé : c’est mon ami Arezki Tahar que tout le monde appelle Kiki. Il me parle de son goût pour la marche et ses émois de flâneur passionné se pâmant devant les charmes d’Alger. « Mon plaisir, c’est de marcher jusqu’à Saint-Eugène et rentrer à 9h du soir, apaisé » me confie-t-il. On parle des noms de rues et il me cite une ruelle près de Djamaâ El Kébir qui s’appelait « Rue des Lotophages ». Je songe d’emblée à L’Odyssée d’Homère. « Je vais te dire quelque chose que tu ne vas peut-être pas croire : pour moi, Alger est la plus belle ville du monde » tranche Kiki. Mais bien sûr que je te crois mon ami. Je suis du même ravissement permanent, et cette déambulation exquise vient, si besoin est, m’y conforter. Hors embouteillages, Alger fait sacrément du bien à l’œil et à l’âme.

 

« Smile City »

Je prends congé de Kiki et poursuis ma balade urbaine en traversant la Grande-Poste, la Fac centrale, la place Audin… Sur un panneau bordant la place, une affiche retient mon attention : c’est celle de l’évènement « Smart City » (villes intelligentes) qui a eu lieu en 2018. Et je me plais à rêver d’une ville plus gaie, plus tendre, plus sociable, plus sociale, plus humaine, moins austère, moins commerciale, moins cannibale ; une ville qui ne dévore pas ses enfants, qui ne chasse pas ses hôtes, ses « Africains », ses Chinois, ses métèques de toute race ; qui ne jette pas ses vieilles sur le trottoir et n’accable pas ses mères célibataires ; une ville résolument douce comme une caresse. Folle comme le Panaf de 69. Une ville cosmopolite tout en assumant son sale caractère, ses houmas, ses humeurs, son chaâbi et sa redjla lyrique façon Omar Gatlatou. Une ville souriante. Smile City. En intelligence avec la mer, ce qu’il y a de plus ouvert sur l’inconnu…

 

Mustapha Benfodil

 

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